Mahdi Hijazi n’a plus foulé un terrain professionnel depuis près de trois ans. À 23 ans, ce joueur formé à Hilal Al-Quds – le club le plus titré de Jérusalem, fondé par son propre grand-père – distribue désormais des rafraîchissements en bordure de terrains de quartier, à Sheikh Jarrah, en Jérusalem-Est occupée. La suspension de la Palestine Professional League, consécutive à la guerre déclenchée sur Gaza après les attaques du Hamas le 7 octobre 2023, a précipité le football palestinien dans un vide dont personne ne sait encore quand il prendra fin.
Un championnat à l’arrêt, des carrières brisées
Avant la guerre, un joueur de la Palestine Professional League pouvait percevoir entre 2 000 et 3 000 dollars par mois. Les internationaux touchaient jusqu’à 7 000 dollars. Ces revenus ont disparu du jour au lendemain. Certains anciens professionnels se retrouvent aujourd’hui à travailler dans des boulangeries, des garages ou des supermarchés. L’un des anciens équipiers d’Hijazi, qui gagnait 5 000 dollars mensuels sur les terrains, doit se contenter de 500 dollars pour faire vivre sa famille.
La géographie aggrave la situation. Les équipes palestiniennes s’appuyaient traditionnellement sur des joueurs issus à la fois de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Mais l’offensive militaire israélienne en Cisjordanie occupée, les fermetures de routes imposées par l’armée israélienne et la multiplication des violences de colons ont rendu tout déplacement entre les villes quasi impossible. Le championnat ne peut tout simplement plus fonctionner dans ces conditions. Khaled Abu Dalu, entraîneur de 36 ans et ancien international qui dirige une académie de jeunes à Jérusalem depuis une décennie, résume la situation sans détour : « Des joueurs qui étaient des stars sont maintenant au chômage, contraints d’accepter n’importe quoi. Il n’y a rien qui soit à la hauteur de leur carrière. »
Une diaspora du ballon rond, entre exil et compromis
Face à l’immobilisme du championnat domestique, les joueurs cherchent des issues à l’étranger. Abdul Fatah Arar, entraîneur chevronné et artisan du développement de la West Bank Premier League depuis ses débuts en 2008, estime qu’entre 70 et 80 joueurs sont partis jouer en Libye, une dizaine en Égypte, une poignée en Jordanie, au Qatar, au Koweït, en Malaisie et en Indonésie. Ces pays classent les Palestiniens comme joueurs locaux plutôt qu’étrangers, ce qui en fait des recrues financièrement accessibles pour des clubs aux budgets modestes. « Les autres joueurs n’ont pas cette chance. Ils disparaissent », dit-il simplement.
Certains ont fait un choix plus controversé : rejoindre des clubs de la Premier League israélienne. Pour des hommes dont c’est le seul métier, la décision relève moins d’une adhésion politique que d’une nécessité vitale. « À la fin de la journée, une personne veut faire ce qu’elle aime, indépendamment de ses opinions politiques », explique Abu Dalu. « Il va dans le championnat israélien, en attendant que le championnat palestinien revienne. » L’exil libyen, lui, comporte ses propres dangers : l’un des anciens coéquipiers d’Hijazi, parti pour Tripoli après la naissance de son premier enfant, a finalement rebroussé chemin, la violence nocturne de la ville le condamnant à rester enfermé chez lui.
Une génération perdue entre deux Coupes du monde
La dimension la plus irréversible de cette crise est peut-être celle qui touche les jeunes joueurs. Khalil Hamed, ancien professionnel reconverti en entraîneur à l’académie d’Abu Dalu, formule une réalité brutale : « Une génération disparaît chaque année. Ceux qui ont 18 ans aujourd’hui auraient dû être en équipe première depuis deux ans. Ils ont abandonné. » Abdul Fatah Arar est plus direct encore : aucun des jeunes qu’il entraînait en 2023 ne joue encore au football. « Trois ans, quatre ans – en football, c’est une génération. C’est la distance entre deux Coupes du monde. »
Les finances des clubs amplifient le désastre. L’Autorité palestinienne, dont les fonds sont gelés par Israël, ne peut plus subventionner le sport. Les sponsors locaux qui finançaient les équipes se sont retirés. Si un championnat réduit devait reprendre après l’été, les salaires pourraient tomber à 500 shekels par mois – moins de 175 dollars – voire disparaître totalement. Arar résume le recul subi : « Le sport a reculé de vingt ans. Trois ans nous ont renvoyés vingt ans en arrière. » Pour suivre l’évolution du football africain malgré les crises, consultez nos pronostics actualisés.
Une lueur féminine dans l’obscurité générale
Dans ce tableau sombre, l’équipe féminine nationale a réussi à maintenir une flamme. En avril 2025, une sélection palestinienne composée majoritairement de joueuses locales a remporté pour la première fois le Championnat féminin de la West Asian Football Federation (WAFF), battant la Jordanie en finale. Un titre historique arraché dans un contexte de deuil collectif.
Laila Atamneh, 18 ans, membre de l’équipe nationale féminine des moins de 20 ans et originaire du quartier de Beit Hanina à Jérusalem-Est, raconte comment les joueuses puisaient leur énergie dans la pensée de Gaza : « Il y a des gens là-bas qui vous soutiennent. Ça nous a donné un état d’esprit qu’on n’avait pas avant. » Pourtant, même cette victoire reste fragile. Les clubs féminins qu’elle fréquentait ont fermé, et elle ne connaît plus aucune joueuse de son âge qui pratique encore le football à Jérusalem. « Quand tu ne vois pas d’objectif dans ce que tu fais, ce n’est pas facile de continuer », dit-elle. La question de l’après-carrière, à 18 ans, pèse déjà. Pour parier sur le football international, découvrez les meilleurs bookmakers du moment.
Abdul Fatah Arar choisit, lui, de regarder vers les académies de jeunes qui ont fleuri dans les villages et villes de Cisjordanie, animées par d’anciens joueurs et internationaux. « On ne peut pas dire que ces trois ans ont détruit notre projet, non. En tant que Palestiniens, on ne renonce pas. On est parti de zéro et on a atteint des sommets. » Mahdi Hijazi, lui, patiente en bord de terrain, entre deux rafraîchissements distribués. Son souhait est d’une simplicité désarmante : « Notre seule préoccupation en ce moment, c’est de revenir au football. » Pour un autre regard sur l’actualité footballistique mondiale, lisez aussi : La Coupe du monde 2026 révèle la capitulation politique et commerciale de la FIFA.